LE
MARIAGE DE FIGARO
Beaumarchais,
1784
Acte
II, scène 1 : La solidarité féminine face à l'épreuve
INTRODUCTION
Dans le premier acte
du Mariage de Figaro, comédie de Beaumarchais jouée pour la première fois
en 1784, le spectateur découvre une partie de l'exposition : Figaro, le valet
du compte Almaviva doit épouser Suzanne, la camériste de la Comtesse, mais le
Comte est bien décider à faire épouser ce projet, en faisant de Suzanne sa
maîtresse : outre le fait de tromper sa femme, le Comte remet également en
cause ses engagements passés en voulant rétablir pour sa servante un droit de
cuissage qu’il avait aboli à l'occasion de son mariage.
Au début de l’acte II, où se situe le passage que nous
allons étudier, nous retrouvons ainsi Suzanne exposant à sa maîtresse la
situation qui s'est mise en place à l’acte I. C'est l'occasion pour le
spectateur de découvrir pour la première fois, de façon détaillée le personnage
de la Comtesse. Et c'est surtout l'opportunité pour Beaumarchais de camper pour
la première fois un duo féminin qui, face à l'adversité, va jouer un rôle
essentiel dans le reste de l’action.
ANNONCE
DES AXES
1- Puisque le début de
l'acte II poursuit les scènes d'exposition développées à l'acte I, nous verrons
dans un premier temps ce que cette scène
nous apprend sur le nouveau couple maître/valet au féminin qui apparaît pour la
première fois ici.
2- Puis nous verrons ensuite que cette page est aussi l'occasion de nous
dresser, tout en délicatesse, un beau portrait de femme : celui d'une Comtesse
blessée et tourmentée par l’amour.
ETUDE
1-
LA CONSTITUTION D'UN NOUVEAU COUPLE MAITRE/VALET AU FEMININ
A. Le pendant féminin d’un couple maître
valet traditionnel
1-
Des relations a priori
conventionnelles : supériorité hiérarchique de la Comtesse sur Suzanne
Jeu du
tutoiement/vouvoiement
Désignations
qu'utilise Suzanne et qui montrent bien son infériorité sociale :
-
«Madame» (l. 3)
-
«Monseigneur» (l. 5), «sa servante» (l. 6) pour se désigner
-
Rectification
/ interrogation de la Comtesse (l. 4) : le Comte ne veut pas la séduire, ce qui
serait la mettre au même rang ; il «n’y
met pas tant de façons» et veut «l’acheter»
(l. 6-7) = montre bien la conscience de son statut
C’est toujours
la Comtesse qui mène la conversation, qui pose les questions, Suzanne ne
faisant qu'y répondre : on voit qui dirige :
-
Impératif «conte-moi» (l. 2)
-
Repérer les
différentes questions
-
C'est la
Comtesse qui réoriente la conversation après la parenthèse concernant le
page : cf. points de suspensions qui équivalent à un ordre de parler : «mon époux à fini par te dire ?…» (l.
28-29)
2-
En //, Suzanne apparaît comme un personnage de soubrette traditionnelle : fidèle à sa maîtresse, mais
sachant garder la spontanéité et l'espièglerie de son rôle.
Quand elle
rapporte la scène qui s'est déroulée avec Chérubin, elle apparaît comme le
messager fidèle de sa maîtresse :
-
Elle montre
son accord avec sa maîtresse : «C’est
ce que j’ai dit » (l. 12), de même, elle montre comment, par fidélité
pour la Comtesse, elle a voulu enlever le ruban à Chérubin : «J'ai voulu le lui ôter» (l. 20)
En même temps
que cette fidélité inébranlable, elle ne se départit cependant pas d'une certaine
espièglerie qui caractérise traditionnellement au théâtre les emplois de
serviteurs : voir comment elle rapporte l'épisode avec Chérubin, dramatisant
avec malice la situation pour mieux aiguiser les sentiments de la Comtesse.
-
Le point
d’exclamation + phrase nominale qui ne donnent que plus de force à l’admiration
de Chérubin pour la Comtesse (l. 12-13)
-
Exagération de
l'action : «c’était un lion ; ses
yeux brillaient» (l. 20-21) ; elle ne retient volontairement que les propos
susceptibles de toucher la Comtesse : «Tu ne l’auras qu’avec ma vie» (l. 21).
-
En même temps,
elle montre ironiquement qu’elle n’est pas dupe de ce petit jeu : «en forçant sa petite voix douce et
grêle» (l. 23) = contraste ironiquement avec l’évocation du lion !
TRANSITION
Une relation maîtresse/servant qui a
priori se situe sur un terrain assez conventionnel. Cependant, à y regarder de
plus près, le lien qui unit les deux femmes est bien plus fort et se trouve
conforté par la nécessité d'une alliance face à l'adversité que constitue le
Comte : plus qu'une maîtresse et sa servante, on a ici deux femmes qui
s'allient pour être plus fortes.
B. Au-delà des conventions et face à
l’adversité, l’alliance de deux femmes
1-
Délicatesse mutuelle et recherche d’une réelle complicité
Voir les
termes affectifs qu'utilise la Comtesse et qui témoignent d'une réelle
affection, au-delà d'une relation maîtresse servante :
-
Diminutif «Suzon» (l. 4)
-
«ma pauvre Suzanne» (l. 29)
-
«ma chère» (l. 35)
En //, Suzanne
manifeste beaucoup de tact envers sa maîtresse :
-
Euphémisme «m’acheter» (l. 6)
-
Quand elle
évoque de façon détournée le trouble visible de sa maîtresse : «C’est que Madame parle et marche avec action»
(l. 44).
D'un côté comme de l'autre, il y a un
respect mutuel qui va au-delà d'une simple relation de classe. On pourrait
presque parler ici de relation amicale.
De même, d'un
côté comme de l'autre, on sent une totale confiance :
-
Volonté
d’intimité rassurante pour elles deux : «Ferme
la porte» (l. 1)
-
«conte-moi tout dans le plus grand
détail - Je n’ai rien caché à Madame» (l.2-3) =vocabulaire de
l'absolu qui témoigne d'une confiance mutuelle
2-
Des intérêts communs
En // de cette proximité affective, il
est en outre clair que, face à l'adversité que représente le Comte, les deux
femmes ont intérêt à s’allier ; d'où l'évocation dans la fin de la scène du
recours à la seule aide commune qui puisse leur être efficace à toutes deux :
Figaro (citer les répliques de la fin de la scène).
TRANSITION
A ce stade de la pièce, et dès leur
première apparition côte à côte, l’alliance des femmes semble donc assez solide
du fait de leur complicité et de leur solidarité ; mais ce n'est pas le
seul intérêt de ce passage qui nous livre aussi, tout en finesse, un magnifique
portrait de la psychologie de la Comtesse.
2-
UN BEAU PORTRAIT DE FEMME : LA COMTESSE
A. Une femme amoureuse, en proie aux
doutes et au tourment
1-
A ce stade, la comtesse apparaît encore
amoureuse de son mari
:
-
Champ lexical
de l’amour dans son aveu : «Ah ! je l'ai
trop aimé ! je l'ai lassé de mes tendresses et fatigué de mon amour ; voilà mon
seul tort avec lui» (l.36-38)
-
Les
exclamations qui témoignent de son trouble
-
En //
cependant, on voit qu'elle emploie le passé pour évoquer le Comte, et les termes
«lassé» (l. 36) et «fatigué» (l. 37) laissent à penser
qu'elle ne se fait pas beaucoup d'illusion sur la suite de leur relation : «Il ne m’aime plus du tout» (l. 33)
-
En apparence,
elle semble assez fataliste et lucide : voir les généralisations qu'elle utilise
à propos du Comte : «Comme tous les maris»
(l. 35), «Les hommes sont bien coupables
!» (l. 47) = une manière d'affirmer que ce qui lui arrive est assez commun.
Pourtant sous cet apparent détachement,
c'est une femme qui apparaît blessée : si ses mots ne la trahissent pas, ce
sont ses attitudes qui le font :
-
cf. didascalie
«se lève et se promène en se servant
fortement de l'éventail» (l. 32-33)
-
l. 42-45 :
chaleur = tout dans son comportement laisse transpirer sa détresse.
2-
Outre cette détresse amoureuse, un
autre sentiment un peu contradictoire semble animer la Comtesse : un
attachement, un peu trouble, à Chérubin.
Curieusement,
c'est la Comtesse qui, au début de la scène, par ses questions va orienter la
conversation sur Chérubin = parenthèse qui concerne les lignes 7 à 28. C'est
elle qui suscite le rapport de Suzanne : «Et
le petit page était présent ?»
(l. 7)
Ensuite les
nombreux points d'interrogation qui émaillent ses propos témoignent de son vif intérêt
pour ce que dit Suzanne (faire le relevé)
Au lieu de
s'indigner (ce qui serait l'attitude attendue pour une femme de son rang), elle
apparaît complaisante et attendrie : «Mon
ruban ?… Quelle enfance !» (l.
19), et les didascalies évoquent de sa part une attitude un peu équivoque : «rêvant» répété à deux reprises, aux
lignes 23 et 28.
Curieusement
elle met un terme à cette discussion au moment où Suzanne évoque les tentatives
de Chérubin pour l'embrasser : trouble ? jalousie ? la porte est ouverte à
toutes les interprétations pour le spectateur.
à Il y a là, de la part de la Comtesse,
une attitude ambiguë qui fait toute la profondeur de son personnage : «Laissons… laissons ces folies…» (l. 28)
= les folies sont-elles les siennes ou celles de Chérubin ? Les points de
suspension entretiennent habilement l'ambiguïté.
B. La richesse du non-dit
En fait, toute la profondeur des
sentiments de la Comtesse repose dans cette scène sur le non-dit :
-
De toute
évidence, la Comtesse est bien plus blessée par l'attitude de son mari qu'elle
ne veut bien l'admettre devant Suzanne, sans doute par pudeur : elle se trahit
cependant l'espace d'un instant : didascalie (l. 46) + «Sans cette constance à me fuir…» (l. 46-47) : les points de
suspension témoignent ici d'une réflexion intérieure faite de prise de
conscience et de regrets tus.
-
De même, elle
éprouve pour Chérubin, bien plus de sentiments qu'elle ne peut (ou ne veut)
admettre : voir à nouveau les didascalies et les points de suspension qui
témoignent de cela.
CONCLUSION
Au
terme de cette étude, on voit donc que le début de ce deuxième acte est assez
riche en informations : le duo formé par la Comtesse et Suzanne semble mettre
en place une complicité assez forte pour entraver les projets du Comte.
De
même, le personnage de la Comtesse que le spectateur découvre en détail pour la
première fois laisse entrevoir des sentiments complexes et ambigus qui risquent
de compliquer la suite de l'intrigue : habilement, Beaumarchais suggère sans
tout révéler, ce qui témoigne d'un talent dramaturgique remarquable : poussé
par la curiosité, le spectateur est déjà projeté dans la suite de la pièce.
Fiche
Realisee par Anne-Laure